En 2000, le duo des Lunatic, formé par les rappeurs Ali et
Booba, signait un album intitulé Mauvais oeil. Par sa verve violente et virtuose, ce disque s'est vite imposé comme un classique. Dans le morceau intitulé L'Effort de paix, Sir
Doum's se faufile entre ses amis duettistes pour lancer : "Ici y'a pas d'blé, mais rien qu'des voraces venant du bled/Et sur mon palier ça sent l'mafé, le couscous ou l'tiep/En tout cas pas
l'porc ou bien l'cassoulet/Comme chez les gens chez qui j'vais cagouler, puis m'tailler avant qu'les poulets s'mettent à débouler..." Avant d'ajouter : "Vous tremblez car on a besoin
d'blé, on vend du shit aux Blancs imitant les Noirs en jouant du djembé dans les squares..."
"Telles sont les pensées qui viennent m'assaillir au moment où j'essaie d'éviter ces enfants turbulents
qui, la chemise sortie, font s'envoler des pigeons éclopés en ma direction. (...) Dans toute cette foule, un groupe de Japonais attire mon attention. Ces touristes ont plus
d'assurance et de raffinement que les autres. (...) Ce ne sont pas leurs casquettes, ni leurs jeans, qui m'intéressent, mais leur coiffure. Elle aussi a traversé les océans. Ces
Japonais fringants ont frisé et emmêlé leurs cheveux naturellement raides et brillants pour en faire des dreadlocks de différentes formes. Sur certains, ce sont des points d'interrogation
raggamuffins qui retombent en désordre sur les épaules, et sur d'autres, des sillons parcourus de tresses. D'autres encore ont serti leurs dreadlocks de perles qui sont retenus par des
foulards africains. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes du Pacifique ont étudié de près la variété des styles atlantiques."
"Peaux blanches, masques noirs" (p. 109-110).
Dénoncés par certains comme emblématique d'un nouveau "racisme antiblanc", ces textes n'en ont pas moins nourri
l'inspiration de nombreux jeunes, de cité en cité et jusqu'au coeur des beaux quartiers, toutes origines confondues. Dans les concerts des Lunatic, on pouvait apercevoir quelques "chères têtes
blondes" reprendre en choeur les provocations ethnicisantes des Lunatic, copier leur prose, adopter leurs poses. Comme si, à force de dresser les identités les unes contre les autres, ces
chansons finissaient par créer une zone de contact, un espace où la performance artistique peut transgresser - en un claquement de doigts - les vieilles frontières de classe et de
race.
Ce paradoxe de la transmission culturelle a parfois retenu l'attention. En témoignent deux livres récemment
parus, différents du point de vue formel mais convergents sur le fond. Le premier, Peaux blanches, masques noirs, se lit comme un roman. Consacrée à l'"attraction transraciale",
l'enquête menée par William Lhamon Jr commence en 1820, à New York. Précisément dans la zone portuaire, au milieu des saloons et des bordels, là où les esclaves venaient danser pour quelques
poissons : "Au marché Sainte-Catherine, des bouchers blancs payaient de jeunes Noirs avec des anguilles pour qu'ils dansent et affichent des différences susceptibles d'être partagées",
explique Lhamon, qui commente avec bonheur archives et dessins d'époque.
Puis l'auteur part sur les traces du "blackface", cette comédie jouée par des acteurs blancs déguisés et grimés
pour mettre en scène l'existence des Noirs. Fustigées par les intellectuels abolitionnistes et progressistes, ces saynètes s'avèrent pourtant irréductibles à la simple caricature raciste : "A
l'image des anguilles grouillantes et repoussantes qui les ont très tôt symbolisées, les énigmes du blackface ont réussi à se faufiler hors des seaux où on les avait jetées", affirme Lhamon
dans cet essai exaltant, paru aux Etats-Unis en 1998. Depuis l'ancienne légende de Jim Crow (censé incarner une danse emblématique des Noirs) jusqu'aux clips télévisés de Michael Jackson et Paul
McCartney, l'auteur marque la continuité souterraine des attitudes et des gestes : une manière d'imiter le sifflement de la locomotive, de courir sur place, ou encore de lever en même temps le
genou et la main opposée.
Ce que Lhamon exhume, ce n'est donc pas l'essence immobile d'un "folklore", mais la dynamique charnelle d'un
"lore", vieux mot anglais par lequel on désigne "une matrice de savoirs, de récits et de pratiques qui, à l'inverse (du folklore), est tout entière affaire de circulation",
comme le précise Jacques Rancière dans une préface aussi subtile qu'éclairante. Et de fait, en observant les mouvements des jeunes Noirs, tout un prolétariat d'apprentis, de terrassiers ou de
marins se bricolait une identité. Identité nomade, hybride, qui allait bientôt voyager par-delà les océans, puisque le blackface "a survécu à la traversée transatlantique pour remporter un
grand succès au sud et au nord de la Tamise".
A ce point, il faut aborder un deuxième livre récemment traduit. Intitulé Sous-culture, signé Dick
Hebdige et publié à Londres en 1979, il décrit la diversité des "styles juvéniles" dans l'Angleterre des années 1970. Ici, la scène fondatrice n'est plus le marché Sainte-Catherine, à
New York, mais le carnaval londonien de Nothing Hill. En 1976, la ville connaît un été particulièrement chaud, et "au lieu de l'habituelle célébration touristique, avec ses allègres danseurs
caribéens, ses rythmes enjoués de calypso et ses costumes exotiques, le festival de la communauté antillaise se transforme en une inquiétante confrontation entre jeunes Noirs en colère et
policiers sur le pied de guerre", rappelle le sociologue. Or c'est en partie dans le sillage de cette révolte que se constitue alors le courant punk. Coupes de cheveux nihilistes et t-shirts
savamment déchirés, chaussettes fluo et épingles à nourices apocalyptiques : cette jeunesse offre au monde un "masque livide et funèbre".
PHÉNOMÈNES MIMÉTIQUES
Comme Lhamon, Hebdige s'intéresse aux phénomènes mimétiques. Il retrace les origines antillaises du reggae, d'une
part, les métamorphoses de la conscience ouvrière britannique, d'autre part, afin de souligner emprunts et convergences : argot, rythmes, pas de danse, répertoire vestimentaire, drogues
consommées... Ainsi, tandis que certains groupes punk arborent les couleurs éthiopiennes, d'autres (comme le Clash) glissent dans leurs chansons des thèmes issus en droite ligne du phrasé
jamaïcain. De même la fameuse crête punk peut-elle s'interpréter comme une "approximation métaphorique" des nattes rasta.
Au coeur de ces chassés-croisés, Dick Hebdige repère "ce va-et-vient dialectique du Blanc au Noir et du Noir
au Blanc" qu'on retrouve également, bien sûr, dans l'histoire du jazz ou du rock. Sa démarche est plus théorique que celle de Lhamon : il cite Gramsci, Stuart Hall et Julia Kristeva,
convoque T. S. Eliot, Genet et Barthes, et s'inscrit explicitement dans une tradition postcoloniale où les termes-clefs sont "dominants" et "dominés" (ou plutôt "subalternes"). Aussi le propos
est-il parfois un peu univoque. Mais on y retrouve une même capacité à explorer la fascination inter-ethnique dans sa brutale ambiguïté : "Le verbe rastafari était capable de faire violence
aux oreilles blanches les plus décentes, et les thèmes du retour à l'Afrique et des racines éthiopiennes ne faisaient aucune concession à la sensibilité du public blanc", écrit-il. Par la
magie d'un "processus de blanchissement", pourtant, les mots et les gestes des immigrés caribéens ont permis à toute une jeunesse britannique d'inventer sa propre rébellion. Cette fois
encore, la formation d'une conscience commune était passée par l'exaspération d'une radicale altérité.
PEAUX BLANCHES, MASQUES NOIRS. PERFORMANCES DU BLACKFACE DE JIM CROW À MICHAEL JACKSON de W.T. Lhamon JR. Préface de
Jacques Rancière, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Renaut. Kargo/L'Eclat, 384 p., 12 €.
SOUS-CULTURE. LE SENS DU STYLE de Dick Hebdige. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Saint-Upéry. Zones, 156
p., 13 € (en accès libre sur www.editions-zones.org).