Même lui, le républicain sourcilleux, le lion laïque de Belfort, ville dont il était le maire jusqu'à il y a peu, voulait sa mosquée.
Un voeu exaucé : Jean-Pierre Chevènement l'inaugurera bientôt. En fait, pratiquement tous les maires des grandes villes se prennent de passion pour les minarets longilignes, les coupoles
élégantes et les mosaïques finement dessinées. Non sans arrière-pensées électorales, à quelques mois des municipales. Les pointages de Didier Leschi, directeur du bureau des cultes au ministère
de l'Intérieur, en font foi : « Un lieu de prière ouvre chaque semaine en France. Entre les musulmans, les témoins de Jéhovah et les évangélistes, l'immobilier cultuel fleurit un peu partout
grâce à l'aide des fidèles, mais aussi des collectivités. » Pourtant, la centenaire loi de 1905, révérée par les élus de la République, le proclame urbi et orbi : les pouvoirs publics ne
peuvent pas financer les lieux de culte.
Dès le départ, ce principe souffre d'une exception majeure. Les municipalités - devenues propriétaires des églises au début du siècle -
doivent pourvoir à l'entretien des 40 000 lieux de culte catholique. « Très mal vécue à l'époque, cette spoliation patrimoniale soulage bien l'Eglise aujourd'hui », reconnaît Bertrand de
Feydeau, l'économe diocésain de Paris, pas mécontent de voir « ses » bâtiments rénovés aux frais de la mairie. Intégrés dans le patrimoine depuis longtemps, nombre de ces édifices attirent
autant les touristes, sinon plus, que les fidèles. Paris consacre ainsi une dizaine de millions d'euros chaque année à l'entretien des « petites églises ». Sans compter les opérations dites «
spéciales » au bénéfice de bâtiments monumentaux. La réfection d'une église comme Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement parisien, coûtera ainsi 15 millions d'euros à la collectivité.
Pour certaines petites communes, cette « charge ecclésiale » peut s'avérer insoutenable au regard de leurs maigres ressources. A
Valanjou, bourgade de 2 000 habitants du Maine-et-Loire, le maire s'apprête, par souci de sécurité, à démolir le fragile clocher qui ne semble tenir que par l'opération du Saint-Esprit. « La
commune devait dépenser 1,5 million d'euros pour sa réfection, soit 83 % de son budget annuel. Impossible. A terme, il faudra vendre l'édifice », explique le maire, Bernard Briodeau.
Pour les catholiques, cette loi de 1905 est donc pain bénit. Pour le centenaire de la Fédération nationale de la libre pensée, les
laïcards ont fait leurs calculs : 10 milliards d'euros d'argent public profiteraient chaque année aux religions et à leur enseignement, « de façon légale, illégale ou illégitime », dénonce
Henri Huille, le président de la fédération des Bouches-du-Rhône. Un chiffre peut-être exagéré mais pas sans fondement, au regard des arrangements entre les maires, le ciel et la loi. « Les
prêtres les plus astucieux parviennent même à faire payer l'électricité par la commune et à se faire rétribuer pour le gardiennage des lieux », s'emporte Philippe Isnard, de l'Union des
familles laïques, tenté de transposer à toutes les communes les aventures de Peppone et de don Camillo.
Pratique la plus répandue : les maires financent sans hésiter des associations culturelles de type 1901, faux nez d'institutions
religieuses. Au concours de l'alibi culturel, la cathédrale d'Evry, dans l'Essonne, bat tous les records. Elle accueille, depuis le 30 septembre 2007, un musée d'art sacré, afin de justifier
des dotations publiques versées lors de sa construction lancée dix-neuf ans plus tôt, en 1988. Quant aux autres religions - propriétaires de leurs lieux de culte -, elles s'en donnent à coeur
joie avec ce type de montage. Les trois quarts des salles de prière musulmanes se trouveraient ainsi sous le statut loi 1901, éligibles aux subsides des collectivités locales.
A Alfortville, un lieu d'accueil pour une association algérienne se transforme comme par magie à certaines heures de la journée en
salle de prière équipée pour les ablutions. « Pour veiller à un certain équilibre, il faudrait un lieu aux activités également réparties : cultuel, culturel et social », reconnaît sans
barguigner Dalil Boubakeur, le recteur de la grande mosquée de Paris. Dotée d'un statut particulier depuis les années 20, celle-ci semble obéir à ce savant dosage. Pour sa restauration, en mars
2007, elle vient d'ailleurs de recevoir 3,6 millions d'euros de subventions. Qualifié de « bienfaiteur institutionnel » par le recteur, Bertrand Delanoë a fait une offrande de 800 000
euros.
L'édile socialiste, natif de Tunisie, projette aussi de bâtir pour 2011 un institut des cultures de l'Islam pour 15 millions d'euros
dans le XVIIIe arrondissement de la capitale avec des espaces fléchés pour le culte et pour la culture, histoire de séparer le sacré du profane. Il devrait vendre ensuite aux fidèles musulmans
la partie religieuse pour 5 millions d'euros. Habile. Mais sûrement pas suffisant pour régler le vrai problème des musulmans : l'absence de lieux de culte dignes de ce nom. Ils sont environ 3
millions à prier dans des caves, des salles communes ou des locaux commerciaux et industriels désaffectés, souvent relégués aux marges des grandes villes. « Pour bien faire, il faudrait environ
1 500 sites supplémentaires sur l'ensemble du territoire pour un coût moyen unitaire de 1 million d'euros », avance Dalil Boubakeur. Sous couvert de rattrapage, les maires sont enclins à
proposer des baux emphytéotiques aux pratiquants musulmans, à l'instar de ceux de Marseille, de Belfort et de Montreuil, en banlieue parisienne. Une pratique inaugurée en 1936 par... les
catholiques pour les églises contemporaines d'Ile-de-France.
Cet usage consiste à accorder un terrain municipal pour une longue durée (de dix-huit à quatre-vingt-dix-neuf ans) en échange d'un loyer symbolique. A charge ensuite pour les fidèles d'ériger
avec leurs propres deniers la mosquée. « Nous assumons l'intégralité du coût de la construction, évalué à 2,5 millions, sans l'aide financière d'un Etat arabe », se flatte Kader Kaddouri,
président du Comité des musulmans du Territoire de Belfort. La municipalité lui loue le terrain de 2 000 mètres carrés pour 200 euros par mois. Une excellente affaire pour les locataires.
Débouté par le tribunal administratif en avril dernier, le maire de Marseille a revu à la hausse le loyer du terrain où s'érige la grande mosquée phocéenne, le faisant passer de 300 à 24 000
euros par an !
Il y aurait bien une issue économique et oecuménique au problème cultuel de l'islam, sans douleur pour les finances municipales : le prêt des églises vides aux musulmans. A Nantes, depuis 1980,
l'ancienne chapelle Saint-Christophe accueille tous les vendredis environ 600 fidèles : « Nous avons changé l'ordonnancement des lieux, installé une chaire pour l'imam, tracé une ligne sur le
sol pour indiquer la direction de La Mecque », raconte Saad Chettouh, secrétaire général de l'Association islamique de l'ouest de la France.
Mais cette expérience va bientôt s'achever. La ville a besoin du terrain, les musulmans veulent leur propre lieu de culte et, pour le moment, l'Eglise catholique ne tient pas à transformer
l'édifice en mosquée. Et pourtant, selon le philosophe jésuite Pierre Teilhard de Chardin, « tout ce qui monte converge ». Vers l'hôtel de ville, pour l'heure.