Quel est le bilan du programme « Défense deuxième chance » au bout de trois ans ? Ce n’est pas un « secret Défense », puisque François Trucy, sénateur UMP du Var, y consacre la moitié de son très dense rapport de 83 pages consacré à « la Défense et l’insertion des jeunes » qui vient d’être publié, et qu’on peut consulter en ligne sur le site du Sénat (1). Hélas, comme toujours, ce type de document analytique pêche par l’absence de synthèse et de résumé. Alors essayons de dégager les chiffres clés, et d’évaluer si les objectifs chiraco-villepinistes ont été réalisés et si les deniers publics sont bien utilisés.

Le rapport rappelle ces objectifs : « A l’été 2005, il était prévu que 10.000 volontaires soient accueillis dans le dispositif à la fin de l’année 2006, et 20.000 à la fin de l’année 2007. » La moitié de ces volontaires devra avoir un « emploi stable » à la sortie. Et dès août 2005, le gouvernement crée à cette fin un nouveau type d’établissement sous forme d’internats : l’établissement public d’insertion de la défense (EPIDe). Discipline, hymne national et uniformes y sont de rigueur, ce qui ne saurait déplaire à l’actuel président de la République, ni à sa concurrente Ségolène Royal favorable à l’« encadrement militaire » des jeunes en difficultés.

b Deux douzaines de centres sont installés sur tout le territoire (carte page 36 du rapport), soit par des locations deâtiments, soit par des « cessions » immobilières (principalement de la part du ministère de la Défense).  Le rapport détaille et chiffre toutes ces opérations financières.

Justement, combien ça coûte ? Le gouvernement Villepin voit large : « Selon le rapport précité du Conseil économique et social du 7 juin 2006, le coût global du projet permettant d’accueillir 20.000 volontaires s’élèverait à plus de 500 millions d’euros par an, hors remise à niveau des infrastructures. »

Le rapport donne les budgets alloués au programme, sans que l’on comprenne clairement si les opérations immobilières y sont incluses :
- 5 millions d’euros initiaux en octobre 2005
- 67 millions d’euros pour 2006, dont 26 millions seulement auraient été utilisés
- 100 millions d’euros pour 2007, ramenés à 68 millions d’euros en cours d’exercice
- et une prévision pour 106 millions d’euros pour 2008

Voici donc les dépenses, et voyons maintenant l’efficacité du dispositif, que le rapport chiffre aussi laborieusement que les dépenses, depuis l’origine du projet (été 2005) jusqu’à fin 2007. On est très loin des objectifs de 10.000 « volontaires » en 2006 et 20.000 en 2007, puisque le graphique page 41 du rapport montre que l’effectif de ceux-ci n’a jamais dépassé… les 1800 ! Moins de 10% des objectifs réalisés, ce n’est tout de même pas très glorieux.

Sur toute l’année 2007 par exemple, il y a eu 3162 candidats, dont seulement 717 « candidatures spontanées ». Les autres candidats sont « identifiés » par les services de l’emploi ou les missions locales, et par les services des armées, repérant les candidats potentiels lors de la journée d’appel et de préparation à la défense (JAPD). Mais il ne s’agit là que des « candidats » ! Parmi ceux-ci, les EPIDe n’ont accueilli, depuis leur création jusqu’à fin 2007, que 2500 jeunes, dont 500 se sont barrés avant le premier mois, et 800 « avaient été exclus ou avaient démissionné après le premier mois » (page 56 du rapport). Quid des autres ? Le rapport dit que seulement 700 d’entre eux « étaient réinsérés » à la sortie, « c’est-à-dire, dans la quasi-totalité des cas, avaient retrouvé un emploi (dont 250 en CDI, les 450 autres devant se contenter d’un emploi précaire) ».

 L’objectif du gouvernement était de donner un emploi « stable » (donc non « précaire ») à 50% des jeunes qui utilisaient ce programme. Nous sommes loin du compte, puisque si l’on considère ceux qui ont obtenu un  emploi stable, nous en sommes à 250 / 2500, soit… 10% ! Autrement dit, le cinquième de l’objectif d’efficacité prévu.

Tout ce foin, toutes ces déclarations télévisuelles péremptoires du chef de l’Etat, du Premier ministre et du ministre de la Défense, avec inaugurations télégéniques de centres à l’appui… pour 250 CDI, c’est totalement ridicule. Rappelons que les objectifs initiaux étaient de fournir un emploi stable à la moitié des 10.000 + 20.000 volontaires planifiés par le gouvernement Villepin pour 2006 et 2007, soit… 15.000 CDI. Nous en sommes à 250 / 15.000 = 1,7% des prévisions ! Curieusement, le rapport du sénateur François Trucy évite soigneusement de comparer les résultats aux objectifs. On le comprend, puisqu’il fait partie de la même majorité politique que les responsables de ce fiasco.
 
Et maintenant, mesurons l’efficacité financière du dispositif, puisqu’il faut déterminer si l’argent des contribuables est bien employé.

Le programme « Défense deuxième chance » a coûté, entre sa création et fin 2007, 5 + 26 + 68 = 99 millions d’euros. (Approximativement et d’après les multiples corrections budgétaires signalées par le rapport, et sans compter les déplacements en hélicoptère de MAM ou Borloo pour aller faire risette devant les caméras en multipliant les inaugurations de centres EPIDe).

99 millions d’euros, pour déboucher sur 250 emplois stables. Ca met le CDI obtenu à 99.000.000 / 250 = 396.000 euros. N’est-ce pas grotesque ?

Pour bien se rendre compte de ce véritable scandale d’Etat, rapportons ce coût unitaire au salaire moyen annuel des Français, qui est de 16.792 euros en 2005 selon l’Insee (2). Faites la division. Le résultat est effarant :

CHAQUE EMPLOI STABLE OBTENU PAR LE PROGRAMME « DEFENSE DEUXIEME CHANCE »
COUTE AUX CONTRIBUABLES 24 ANS DE SALAIRE D’UN FRANCAIS.

Autrement dit, un quart de siècle de travail !

Et le plus scandaleux, c’est qu’alors qu’on demande d’évaluer les dépenses ministérielles de partout, François Trucy ne fait aucun de ces simples calculs d’efficacité dans son rapport, et ne s’offusque pas le moins du monde de ce véritable scandale financier d’Etat. Tout au contraire, il fait des projections jusqu’en 2011, avec un budget prévisionnel annuel de 182 millions d’euros à cet horizon, et un coût unitaire de 55.000 euros par jeune (pages 73 et 74). On continue comme si de rien n’était, et en plus on augmente les budgets d’argent public jeté par les fenêtres !

Notons qu’avec l’efficacité que nous avons calculée, seul 10% des volontaires trouvent un emploi stable, ce qui porte, si on continue sur la même lancée, le CDI obtenu en 2011 à… 550.000 euros d’après les chiffres du rapporteur ! Notre sénateur UMP du Var anticipe bien mal l’amélioration de cette efficacité que devraient pourtant apporter les « recommandations » de son rapport. La nouvelle devise de l’UMP serait-elle : « dépenser plus pour gagner moins » ?

Car le sénateur François Trucy énumère le long de son rapport une dizaine de « recommandations » généralistes et sans commune mesure avec la gabegie dont il donne pourtant tous les éléments chiffrés qui lui aurait permis de la calculer. Parmi ces vœux pieux, la « recommandation n° 4 » (page 48 du rapport) est l’une des plus ésotérique : « veiller au niveau de ressources de l’EPIDe afin que, cette année ne soit pas marquée par une remise en cause tardive des moyens accordés à un établissement public qui doit pouvoir disposer d’une lisibilité au moins annuelle. »

 Une autre « recommandation » énigmatique parmi d’autres perles de ce rapport : le rapporteur constate qu’il faut « privilégier l’implantation des centres dans les zones où les entreprises recrutent » (page 63). Ce n’est donc pas le cas, ou pas assez. On peut discuter cette mesure : de nombreuses écoles professionnelles sont situées en rase campagne, loin de tout bassin d’emploi, et ça n’a jamais empêché les employeurs de recruter leurs élèves, s’ils le méritent ! Et quand bien même la remarque du rapporteur serait fondée, pourquoi attendre trois ans après la construction ou l’aménagement de quelques 24 centres pour s’en rendre compte ? Qu’à cela ne tienne : la « recommandation n° 6 » coule de source : « mieux adapter la carte des implantations de l’EPIDe, afin de localiser les centres à proximité des entreprises qui recrutent. » Et François Trucy nous explique que ça ne coûterait rien, puisqu’il suffirait de « fermer » les centres mal localisés et de les « remplacer » (sic !) par ceux bien localisés. Impasse totale sur les travaux d’agrandissement de ces derniers pour augmenter leurs capacités, sur les déménagements de personnels et de moyens, sur les investissements irrécupérables pour des centres fermés trois ans après leur ouverture, etc. ! On a reproché au projet de redéploiement de la carte judiciaire cher à la garde des Sceaux d’en sous-estimer les coûts. Ici, on ne les ignore même pas : on les nie. François Trucy affirme sans rire que ce « redéploiement géographique des moyens » se fera « pour un coût inchangé ».

Un tel effort intellectuel a dû épuiser notre sénateur qui va fêter ses 77 ans en juin prochain, puisque ses deux dernières « recommandations », les n° 8 et 9, invitent les lecteurs à poursuivre par eux-mêmes ses remarquables cogitations : il faudra « réfléchir (sic !) à une grille de rémunération plus incitative » pour les employés du projet EPIDe, et « s’interroger (sic !) sur le maintien de la possibilité, pour l’EPIDe, de reconduire des CDD au-delà de 6 ans ».

Et on veut voter une « réforme des institutions » pour que les parlementaires contrôlent mieux l’action du gouvernement ? Mais de qui se moque-t-on, quand un sénateur qui a les chiffres sous les yeux ne voit même pas – ou feint de ne pas voir - un gaspillage gros comme le nez au milieu de la figure, et alors même que le quotidien Libération avait tiré la sonnette d’alarme… dès fin 2006 ? (3)

Dans n’importe quelle administration ou entreprise digne de ce nom, les responsables d’un tel échec financier et social  et d’une telle persévérance dans l’échec seraient licenciés. Dans n’importe quelle vraie démocratie, les ministres responsables d’un tel scandale seraient limogés sur le champ. Pas en France, car sur les quatre ministres concernés - Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie, Jean-Louis Borloo, Azouz Begag -, deux sont toujours au gouvernement, et pas dans des postes subalternes. La « rupture » attendra…

Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la Ville dans le gouvernement Sarkozy, ne manque pas de cynisme non plus, car elle claironnait sans rire en mars 2008 sur son « blog » consacré au « plan espoir banlieue » (4) : « Le dispositif Deuxième Chance est la mesure phare du Programme ESPOIR BANLIEUES. Il inclut les écoles de la deuxième chance, les Centres Défense Deuxième Chance et d’autres bonnes pratiques développées localement. »

Une « mesure phare », des « bonnes pratiques » de ce genre, les Français s’en passeraient bien, alors que la dette publique est colossale, que « les caisses sont vides », et que la pauvreté augmente à tel point que de plus en plus de nos compatriotes en voie de sous-développement en arrivent à faire les poubelles pour se nourrir, malgré leur emploi et leur salaire.

Roger Heurtebise

(1)
http://www.senat.fr/rap/r07-290/r07-2901.pdf

(2) http://www.insee.fr/fr/ffc/......_id=617

(3) http://www.liberation.fr/actualite/societe/221530.FR.php

(4) http://fadela-amara.net/blog/index.php/archive/2008/03/06