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L'extrême droite
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Un parcours très à droite
Du combat pour l'Algérie française au Front national, en passant
par les groupuscules d'étudiants ultras (Occident, Ordre nouveau), Jacques Bompard a été de tous les combats de l'extrême droite. Chirurgien-dentiste de profession, il fonde
la fédération FN du Vaucluse dès 1975, trois ans après la création du parti lepéniste, dont il est l'un des premiers adhérents. Candidat à presque toutes les élections
locales, il devient en 1986, grâce au scrutin proportionnel, député pour deux ans, et conseiller régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur (il a été réélu en 1992 et en 1998).
Conseiller municipal d'opposition à Orange en 1989, il emporte la ville six ans plus tard, à la faveur d'une triangulaire, et conserve son siège en mars 2001. Mais il échoue
aux législatives de 1997 et de 2002. Bien qu'il ait mis, depuis 1995, son étiquette dans sa poche, Bompard demeure secrétaire départemental et membre du bureau politique du
FN.
Jamais un maire d'Orange (Vaucluse) n'avait été réélu. Infidèles ou exigeants, les
Orangeois ont tout connu, tout testé: communiste, gaulliste, socialiste, jusqu'au frontiste Jacques Bompard. Seulement voilà: élu avec 87 voix d'avance en 1995, lors d'une
triangulaire, Bompard a frôlé les 60% dès le premier tour aux municipales de 2001! Historique. A tel point qu'il se voyait déjà député de la 4e circonscription, et le seul du
parti de Jean-Marie Le Pen capable d'obtenir un siège à l'Assemblée nationale. Mais il a dû déchanter face au solide député sortant, l'UMP Thierry Mariani, maire de Valréas, son
seul challenger d'envergure, qui l'a battu pour la deuxième fois, en juin, avec 57,65% des voix. Cet échec ne doit pas masquer cette autre réalité: en lui accordant tout de même
47% au premier tour des législatives et 53% au second, sa ville ne lui a pas fait défaut. Un Orangeois sur deux continue de lui faire confiance, et il progresse dans les
communes alentour...
«La force de Bompard est d'être resté un militant FN de base»
Qui est vraiment Jacques Bompard? Un apparatchik pur et dur du Front national,
appliquant avec zèle le programme de son parti? Ou l'édile «sans étiquette», simple gestionnaire soucieux des deniers publics, qu'il prétend être? En ville, le maire n'offre
qu'un profil à l'opinion: patelin, avenant, efficace et à l'écoute de ses administrés. En coulisse, un autre homme se dévoile: irascible, vindicatif, autoritaire, écrasant toute
opposition. Deux faces d'un même visage, qui suscitent l'admiration autant que la crainte. Face à une droite et une gauche déconsidérées et inexistantes, noyées dans leurs
petits calculs politiciens - ni Mariani ni Elisabeth Guigou, longtemps leader de la gauche vauclusienne, n'avaient, dit-on, intérêt à voir surgir une nouvelle tête à Orange - et
doté d'un redoutable service de communication, Bompard était imbattable. Il n'a pas eu beaucoup de mal à placer Orange sous son influence.
«Précédemment, on a eu, à droite, des commerçants locaux qui voulaient se faire valoir
et, à gauche, des profs doctrinaires du lycée de l'Arc. Avec Bompard, les gens ont voté pour un vrai patron, peu importe qu'il soit de droite, de gauche ou FN», analyse
froidement Emmanuel Brugvin, ancien vice-président d'Alerte Orange. Tirant les leçons de son échec, cette association de «vigilance», créée en 1995, s'est d'ailleurs dissoute
après la réélection du maire. «Contrairement au discours ambiant tenu par les politiques nationaux, laissant entendre à tous ceux qui réclament que l'Etat va leur donner ce
qu'ils veulent, Bompard ne gère pas dans le consensus. Il a d'emblée tranché dans le vif», poursuit Brugvin.
Beck, l'éminence grise
Le directeur de la communication de la mairie est bien plus que le rédacteur de la
revue municipale, Orange Vérités, qu'il a transformée en organe de propagande. Ancien responsable du Front national de la jeunesse à Grenoble, cet historien de formation a
forgé sa culture politique dans les rangs des groupuscules d'extrême droite Troisième Voie et Nouvelle Résistance, avant de rejoindre Orange en 1995, faute d'avoir pu
intégrer l'Education nationale. Il est très vite devenu l'éminence grise du maire. Ce scribe prolifique est aussi l'auteur de centaines de droits de réponse à la presse,
considérée comme «hostile» et dont le maire ne reçoit plus les représentants qu'en période électorale. Ses dazibaos sont placardés à l'entrée de la mairie. L'Express s'est
ainsi adressé à lui, ès qualités, pour obtenir une interview de Jacques Bompard. Beck a d'emblée refusé, ajoutant: «Bien sûr, après parution de l'article, vous recevrez un
droit de réponse que la loi vous impose de publier.»
Une attitude qui colle parfaitement à la sociologie locale, vieillissante, truffée de
commerçants, de rapatriés et de militaires, habitant de petits lotissements et des villas, répartis dans de nombreux quartiers périphériques entourant un vieux centre-ville
provençal. Ville de garnison, Orange (28 889 habitants) accueille un escadron de gendarmes mobiles, une base aérienne et le premier régiment étranger de cavalerie
(Légion étrangère). Beaucoup de militaires restent pour y vivre leur retraite. Elle est aussi une cité-dortoir pour les employés des sites nucléaires de Pierrelatte et de
Marcoule. Mis à part l'usine de Saint-Gobain installée il y a une trentaine d'années, Orange n'a pas de grosse industrie et produit peu d'élites; pour étudier, ses enfants
partent à Avignon, Aix, Montpellier ou ailleurs.
«La force de Bompard est d'être resté un militant FN de base, qui fait les cages
d'escalier, se rend dans les quartiers, discute avec les gens, sent les choses car il est en prise directe avec elles», dit encore Brugvin. «Il tape sur tout ce qui fait plaisir
à son électorat: les fonctionnaires, la gabegie et le laxisme de l'Etat, complète Anne-Marie Hautant, conseillère municipale d'opposition. Il dit: "Avec moi, vous savez où
passent vos impôts.'' Et il a réalisé ce qu'il avait avancé.» Plus que l'homme, c'est en effet son bilan que les Orangeois ont plébiscité. Il est réel. Et, surtout,
visible.
Bompard a transformé l'ancienne cité romaine, connue dans le monde entier pour son
patrimoine architectural - un arc de triomphe et le célèbre Théâtre antique, scène unique où se jouent les Chorégies. Du moins, le centre-ville a changé, dont les rues
semi-piétonnes ont été entièrement repavées. On ne compte plus les petites fontaines, placettes et autres murs en trompe l'œil qui agrémentent Orange. Les habitants ne
tarissent pas d'éloges sur la réfection du cours Aristide-Briand, à l'une des entrées de la ville, avec son rond-point bordé de fleurs et orné d'un jet d'eau. Et de nouveaux
parkings excentrés sont gratuits. C'est dans ces bureaux de vote qu'il obtient parmi ses meilleurs scores.
L'insécurité en hausse
Au cœur de la campagne des législatives, l'insécurité a été le
sujet d'une violente polémique entre Jacques Bompard et Thierry Mariani. Qu'en est-il? Comme l'ensemble du Vaucluse, Orange connaît depuis 1996 une hausse moyenne des
faits constatés, essentiellement des délits de voie publique (vols, cambriolages, dégradations...), selon le commissaire André Orsini, chef de la circonscription d'Orange
de la police nationale: + 10,18% en 1997, + 22,70% en 1998, - 15,51% en 1999, + 30,3% en 2000, - 0,8% en 2001, - 1,7% pour le premier semestre de 2002. Le quartier
résidentiel de l'Argensol et le centre-ville sont les plus touchés. Malgré les rodomontades du maire sur ce sujet électoralement très porteur, aucune véritable politique
de sécurité publique n'a pourtant été mise en place avec l'aide de la mairie. «Ni conseil communal de prévention de la délinquance ni contrat local de sécurité», confirme
le commissaire Orsini, contraint de travailler en direct avec les bailleurs sociaux et les associations.
Le parti d'extrême droite enregistre également de grands succès à Orange. Mais, quand
ses partisans parlent de Bompard, tous prennent soin de préciser d'abord qu'ils ne sont pas FN... Le maire lui-même, au grand dam de Le Pen, n'arbore plus la flamme tricolore,
sauf quand elle l'arrange. Les gens le croient, comme ils ne croient que ce qu'ils voient. Un Orangeois: «Qu'on arrête avec le FN! Bompard est là depuis six ans et on n'a pas
vu de camp de concentration.»
André et Jocelyne Curial* sont retraités. Ils vivent dans la campagne d'Orange. Issu
d'une famille pied-noir, marié à une Provençale «de souche», André a fait toute sa carrière dans l'Education nationale. Comme toutes les personnes âgées de plus de 65 ans, ils
ont été invités au banquet donné par le maire avant Noël, dans la nouvelle salle des fêtes Alphonse-Daudet, «construite en onze mois», glisse André. «Nous étions entre 1 500
et 1 800 personnes, se félicite-t-il. Il a fallu faire trois services. On mange très bien d'ailleurs, et c'est offert. C'est un peu démagogique, mais c'est mieux que de
dépenser l'argent à tort et à travers. Or j'ai vu la taxe d'habitation et la taxe foncière baisser. Parallèlement, l'Etat, le département et la région augmentaient les leurs.»
Les Curial sont également satisfaits du programme culturel de la mairie - des comédies de boulevard et de la variété française, avec des artistes sur le retour, tels Jean
Lefebvre, Sacha Distel ou Alice Dona - des «spectacles classiques mais qui plaisent», et surtout, eux aussi, «gratuits, s'il vous plaît!»
Tout content de donner son opinion, André se fait l'agent de Bompard. «On vous dira
qu'il est autoritaire, ce n'est pas vrai. On dit que la municipalité est FN, mais seuls 3 conseillers sur 22 le sont, commente-t-il. Personnellement, je m'en fous:
l'important, c'est que le maire travaille bien; si demain devait se lever une armée fasciste, je ne serais pas d'accord.» André a voté Madelin puis Chirac à la présidentielle,
mais Bompard au premier tour des législatives. Au second, il a finalement voté blanc.
Le dossier de l'eau
C'est le dossier qui pourrait couler le maire et, plus grave,
la ville. L'affaire remonte à 1996, quand Jacques Bompard a fait résilier le contrat qui liait Orange à la Sade (groupe Générale des eaux) pour confier le marché de la
distribution et de l'assainissement de l'eau à la Saur (groupe Bouygues). Une résiliation présentée comme avantageuse par la mairie. La Sade, elle, avait assigné la ville
au tribunal administratif pour rupture abusive de contrat, en estimant le préjudice à 61 millions de francs. De son côté, la ville déposait un dossier contre son ancien
fermier, dans lequel elle lui réclamait 30 millions de francs. Le 2 mai 2000, les juges ont annulé la délibération du conseil municipal du 3 janvier 1997, attribuant le
contrat d'affermage à la Saur. S'ils n'ont pas annulé la délibération du 3 septembre 1996, résiliant le contrat de la Sade, ils ont cependant reconnu le droit de cette
société à être indemnisée. Ils ont désigné un expert afin d'évaluer le préjudice de part et d'autre. Ce dernier vient de rendre son rapport au tribunal. Sa décision est
attendue d'ici à la fin de l'année. Bompard a transformé la ville, du moins son centre...
A Orange, la voirie tient lieu de politique. Au moindre appel téléphonique ou
inscription sur un cahier de doléances à l'accueil de la mairie, dans la journée même ou le lendemain, les services techniques municipaux interviennent pour nettoyer une rue,
remplacer une poubelle, reboucher un trou ou changer une ampoule. De petits services directs à la population, que toutes les municipalités ne rendent pas si promptement. Une
politique efficace, mais à géométrie variable. Tous les quartiers ne bénéficient pas de cette diligence.
Cela n'empêche pas le maire d'y faire d'excellents scores. Comme à Croix-Rouge, un
lotissement de petits immeubles où résident beaucoup d'anciens militaires. Calme et propret, il jouxte celui de l'Aygues et n'est séparé de Fourchevieilles que par la
nationale 7, deux «cités» à forte dominante étrangère, essentiellement maghrébine, et totalement livrées à elles-mêmes. Fidèle au programme du FN, Bompard, dès son premier
mandat, a coupé les vivres aux diverses associations à caractère social du secteur, en rompant le contrat de ville. Personne n'a bronché. «Les ‘‘petits Blancs'' considéraient
que l'argent investi dans ces structures était gaspillé par des jeunes qui ne respectent pas les règles du jeu, explique un habitant. D'autant qu'on leur offrait des vacances,
alors qu'eux n'avaient pas les moyens de partir. Quant aux vieux Marocains, ils ne comprenaient pas ce laxisme.»
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Fourchevieilles est aujourd'hui le principal foyer de la petite délinquance - par la
faute d'une trentaine d'individus connus des services de police, sur 5 000 habitants. Les Abribus et les cabines téléphoniques ont subi des dégradations et les poubelles ont été
incendiées, ainsi que la chapelle catholique. «Cette poignée d'irréductibles sont les meilleurs agents du FN», s'insurge un père de famille. Naguère, en effet, c'était un coin
agréable. Gendarmes, professeurs, techniciens du CEA y vivaient paisiblement. Et les élèves de l'école de Fourchevieilles obtenaient les meilleurs résultats. Mais les couches
moyennes, qui ont pu construire de petits pavillons, sont progressivement parties et ont été remplacées par des ouvriers agricoles marocains et des familles monoparentales. Le
quartier s'est alors peu à peu ghettoïsé. Tout comme celui de l'Aygues, en voie de grande paupérisation.
L'Etat et les collectivités territoriales y ont maintenu un plan d'action sociale, avec
un chargé de mission travaillant en liaison avec un collectif d'associations, qui se bat pour remobiliser les habitants, selon Kamel Majri, son initiateur et président de
l'unique centre social restant, Oustau de l'Aygues. Mais ils ne peuvent pallier la carence du principal animateur, la mairie. En visite dans le quartier, il y a peu, pour
«écouter» les doléances des habitants, le maire s'est ainsi contenté de les renvoyer vers leur logeur HLM, Mistral Habitat. «A vous de faire la police», leur a-t-il dit. Bompard
a d'autres priorités: la rénovation, à grands frais, de l'avenue de l'Arc-de-Triomphe, censée assurer sa réélection en 2007. Et que nul ne vienne le contrarier dans ses
projets!
«Soit on est avec lui, soit on est contre lui»
C'est l'autre facette du personnage: le maire est roi dans sa commune. Bompard ne
supporte pas la critique, qu'il politise immédiatement, même quand elle émane de simples riverains en colère. L'opposition se plaint que ses droits les plus élémentaires ne sont
pas respectés. La salle du conseil municipal est régulièrement le théâtre d'insultes et de vociférations de la part du maire et de ses adjoints. Quant au personnel municipal,
d'après des témoins qui parlent sous un anonymat absolu, il souffrirait toujours d'un délétère climat de délation, d'angoisse et de peur.
«Soit on est avec lui, soit on est contre lui», résume Anne-Marie Hautant. Cette
ingénieure en bâtiment, sans appartenance politique, est la seule conseillère municipale à tenir tête à Bompard, en pratiquant une opposition vigoureuse et surtout très
concrète. Avec un petit groupe d'amis rebelles, elle travaille le fond des dossiers, qu'elle n'hésite pas à porter devant le tribunal administratif. Pour se faire entendre, il
n'y a souvent que la voie juridique. L'édile lui-même n'hésite pas à faire appel aux juges pour museler ses opposants. Une délibération du conseil municipal, datant de 1997,
l'autorise à «faire prendre en charge par la commune les frais issus des actions engagées en justice par le maire, chaque fois que cela sera nécessaire»...
Il en va de même sur les dossiers. «Bompard veut tellement devenir le maître qu'il fait
tout pour imposer sa conception de la loi, ce qui oblige ses interlocuteurs à aller devant la justice pour contester son interprétation», indique Jean Gatel, directeur de
cabinet du président du conseil général, avec lequel le maire est en conflit sur une convention d'accès des collégiens d'Orange aux installations sportives, cofinancées par le
département. Idem pour l'usine d'incinération des ordures, gérée par un syndicat intercommunal, le Sitoro, fermé sur ordre du préfet parce qu'il n'était plus aux normes. «Comme
il n'en a pas obtenu la présidence, il a tout fait pour retarder le dossier et démolir le syndicat», confirme Louis Driey, maire UMP de Piolenc et président de la communauté de
communes Aygues-Ouvèze. Et les 13 cités concernées furent obligées de trouver d'autres solutions.
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