Un film sur la presse en danger intéresse forcément les journalistes. Voilà pourquoi C'est dur d'être aimé par des
cons , le documentaire sur le procès de Charlie Hebdo , traîné en justice par la Mosquée de Paris pour avoir reproduit les caricatures du prophète Mahomet, a fait un tabac. Daniel
Leconte avait suivi l'affaire bien avant que les auditions ne commencent. Il est au coeur du système Charlie Hebdo , et a su pallier l'impossibilité de filmer le procès en
réinterviewant les témoins convoqués par le journal satirique : François Bayrou, François Hollande, Claude Lanzmann, Elizabeth Badinter... Le casting est assez brillant, avec dans le rôle des
avocats, Francis Spizner, l'avocat de Jacques Chirac, qui représentait la Mosquée, et Georges Kiejman, qui défendit Charlie Hebdo . Les bonnes questions sont posées. Pourquoi
Charlie Hebdo fut-il traîné en justice et non France-Soir ou L'Express , qui, comme le déclare Denis Jeambar, reçut des pressions de Serge Dassault, alors
propriétaire, pour ne pas publier ces dessins deux semaines avant le voyage du président Chirac en Arabie saoudite, où il l'accompagnait ? Conclusion de Jeambar: "Je lui avais dit, à Dassault,
que ce n'était pas une bonne idée d'acheter L'Express ". Quelques mois plus tard, Dassault revendait l'hebdomadaire.
Quel fut le rôle exact de Chirac dans ce procès ? Comment fut-il abordé, avec ses enjeux sur la liberté de penser, par les différents candidats à l'élection ? Quels sont les rapports entre rire
et démocratie ? Peut-on rire de tout en démocratie ? Où se situe la tradition française, qui ne punit pas le blasphème ? Où commence et où finit la peur ? Ce procès cibla, sans doute, en effet,
ceux qui avaient osé ne pas avoir peur. Pour montrer, sans doute, que le combat, malgré la relaxe, n'est pas fini, Charlie Hebdo organise une conférence de presse, samedi midi, au
Majestic. J'espère qu'ils parleront de ces autres journalistes des pays arabes qui ont vraiment payé cher leur soutien aux caricatures.
Un qui peut craindre pour sa vie, c'est, hélas, Roberto Saviano. Le jour (dimanche) de la projection de l'adaptation de sa passionnante enquête au royaume de la Mafia approche (
Gomorra ) et il a annulé toutes ses interviews et la montée des marches. L'attachée de presse m'a appris qu'un témoin contre la Mafia venait d'être assassiné. Saviano, toujours flanqué
de ses deux gardes, participera quand même à la conférence de presse. Je me souviens de notre rencontre dans l'appartement de Gallimard, lors de la sortie de son essai. Je me souviens d'avoir
été frappé par sa jeunesse, sa décontraction apparente, alors que ses deux gardes planquaient en bas dans la cour intérieure. Il n'avait plus de vie. ne savait plus quoi envisager pour son
avenir. Son frère s'était exilé. Le récit qu'il m'a fait de son retour dans son village natal pour la présentation de son livre - volets fermés sur son passage, regards qui se détournaient,
silence de mort - me reste encore très présent à l'esprit.
Un autre qui n'a pas peur du qu'en dira-t-on, c'est Thierry Fremaux, le délégué général du Festival. Venu sur scène pour présenter Le Sel de la mer , de la Palestinienne Annemarie
Jacir, il est arrivé avec un keffieh sur les épaules. Il a eu la présence d'esprit de préciser qu'on venait de le lui offrir et qu'il ne pouvait pas refuser. "Maison" disait E.T. dans le film
de Spielberg. "Maison", dit aussi l'héroïne palestinienne, née à Brooklyn, qui revient à Jaffa, pour récupérer l'habitation d'où fut chassé son grand-père en 1948. Quel est le droit au retour
des Palestiniens de l'étranger ? Question jamais abordée et à laquelle Jacir répond clairement : "Selon les accords entre l'Autorité palestinienne et Israël, ce droit n'existe pas." Il y eut
l'aliyah, le droit au retour pour les Juifs, fondamental pour la création et la consolidation d'Israël. Ce droit est dénié aux Palestiniens.